12 mai au 2016 : Ross River

Ross River

12 mai 2016

Dodo canyon
Dodo canyon

Que les dernières heures de marche avant Ross River furent longues, dévoré que j’étais par l’impatience d’arriver… Mais avant de vous expliquer pourquoi j’y ai fait une entrée remarquée, escorté par un policier et un ramasseur de champignons, je me dois de revenir, avec le recul nécessaire, sur ces deux mois d’aventures. Pour me les rappeler, je ne fouille pas le passé, il me faut regarder ailleurs, dans une dimension où le temps n’existe pas. Ce fut avant tout une exploration intérieure intense que je ne saurai transcrire à brûle-pourpoint.

Maintenant que j’ai connaissance des difficultés du terrain, je me dis que tout cela n’était que de la folie. Je suis parti en ignorant totalement ce qui m’attendait. Ceux qui m’ont encouragé à Norman Wells en me disant que c’était possible de traverser, j’aurais, parfois, aimé les avoir avec moi sur la Canol trail, pour qu’ils me montrent comment ils traversent les rivières qui ne gèlent pas, franchissent les éboulements de terrain, tirent la luge dans les branches, gravissent les escarpements, ou encore, marchent dans plus d’un mètre de neige, une neige si légère que l’on pourrait la balayer jusqu’au sol. Voilà un bref échantillon des obstacles naturels qu’il m’a fallu surmonter. Et puis, comme je le mentionnais avant le départ, j’avais besoin de deux ravitaillements, et, seul le premier était organisé, je n’avais aucune idée de ce que je ferai pour le second. Mais il était temps de partir et une très forte intuition me disait de foncer sans trop réfléchir et que tout finirait par s’arranger.

ancien bâtiment du pipe-line
ancien bâtiment du pipe-line

Je suis donc parti avec une expérience et une organisation dérisoires compensées par un moral en acier et la détermination d’aller jusqu’au bout. Comme le problème numéro un était l’approvisionnement en nourriture, dès le premier jour, j’ai commencé à me rationner. Pendant trois semaines, je crois que mon corps a accompli des prouesses de résistances sans jamais montrer le moindre signe de faiblesse. Je franchissais simplement les obstacles les uns après les autres. Le premier ravitaillement avait alors eu lieu, et je n’étais plus qu’à une soixantaine de kilomètres de la route, la partie était presque gagnée.

Les choses se sont gâtées pendant l’ascension du col du Caribou où la neige était beaucoup plus épaisse que partout ailleurs sur la Canol trail. En outre, j’avais perdu trop de poids et mon système nerveux commençait à montrer des signes de faiblesse. Pendant trois jours, j’ai avancé au rythme ridicule de 0,5 km/h, j’étais à bout. Sans compter que je n’avais plus que 10 jours de rations et encore la moitié du chemin devant moi, c’était un désastre. Je me suis alors souvenu des courriels de deux Américains qui me disaient dans leur vocabulaire souvent comico-grossier que parfois Mère Nature vous bottait les fesses (j’atténue la traduction…). Toute dignité a fini par m’abandonner, je me suis mis à hurler ma rage au ciel et à pleurer. Un rêve d’enfant m’avait conduit au Canada, il y avait aussi toutes ces années de travail pour préparer l’expédition et, pire encore, cette force qui m’avait pris aux tripes en me disant de foncer. Si toutes ces émotions n’étaient qu’une erreur, un délire, menant à l’échec, alors vivre ne m’intéressait plus. Il ne me restait plus qu’à marcher jusqu’à tomber d’épuisement pour ne jamais me relever. Mais au fond de moi, dans la noirceur du désespoir, une petite bougie continuait de briller. Tout cela ne devait être qu’un cauchemar et j’allais me réveiller.

mon ami le poêle
mon ami le poêle

Comme faible espoir, il y avait aussi cette cabane indiquée sur ma carte où je me suis rendu bien laborieusement. Contre toute attente, la porte était ouverte et il y avait beaucoup de nourriture : j’étais sauvé ! Une immense honte m’a alors envahi en pensant à la colère et au désepoir qui me consummaient auparavant. Comment ai-je pu douter ? Je n’avais prévu de m’y arrêter que quelques jours, mais le soudain redoux qui avait formé une croûte de glace à la surface du manteau neigeux, le rendait encore plus impraticable. En revanche, il suffisait simplement que se produise un deuxieme redoux pour que cette croûte de glace soit assez solide pour me permettre de marcher sans m’enfoncer. La chance me souriait sauf que j’ai dû attendre quatre longues semaines… Entre-temps une sciatique s’est déclarée et tous les traumatismes encaissés dans ma chair durant les dernières semaines se sont réveillés. Il n’était plus question de repartir.

Lorsque la montagne eût decidé que j’avais assez patienté, je suis reparti à fond pour rejoindre l’ultime col, MacMillan Pass, ainsi

une des innombrables rivières ouvertes
une des innombrables rivières ouvertes

que la route. Une chance encore qu’une motoneige soit passée dans l’hiver, je n’eus alors plus qu’à suivre ses traces pour descendre, dans le Yukon, jusqu’à Ross River. Cette fois la partie était gagnée, enfin presque, car il n’y avait plus de neige sur les 130 derniers kilomètres en raison d’un hiver excessivement chaud dans le Yukon. Il m’a fallu abandonner la quasi totalité de mon équipement et poursuivre avec un petit sac à dos. Pour avoir tant profité des cabanes et puisé de nourriture, ce fut un vrai soulagement que d’offrir cette contrepartie. La Montagne qui m’avait appelé de si loin, m’avait laissé passer, me relâchait totalement depouillé. Seules les chaussures que j’ai conservées témoignent encore que tout cela ne fût pas un simple rêve.

Parcourir 130 km en trois jours, sans n’avoir rien pour dormir dehors, alors qu’il gèle les nuits, est assez inconfortable. Une fois encore, une force intérieure me disait de foncer et que tout finirait par s’arranger. Et bien chaque soir, après 10 à 12h de marche, j’ai eu l’opportunité de dormir dans une cabane, de trouver du bois pour le poêle et des couvertures.

Une grosse frayeur m’attendait pourtant une soirée où je dînais confortablement installé dans un cabanon. Le vent soufflait fort et refermait sans arrêt

la porte malgré la planche qui la maintenait. Une énième bourrasque la claqua et, cette fois, alors que je mangeais en tournant le dos à la porte, de guerre lasse je ne me suis pas relevé. Quelques minutes plus tard, un grizzly, attiré par l’odeur de mon repas, tentait de défoncer la porte de la cabane. La vie tient vraiment à peu de choses… Merci bourrasque !

Parti le lundi 6 mars 2016, après 64 jours d’aventures, j’arrive enfin à Ross River; plus exactement, de l’autre côté de la rivière où le pont est cassé depuis

trois ans sans que je le sache. Décidémment, la Canol trail restera imprévisible jusqu’au bout ! Pour un peu les bras m’en seraient tombés. La déception n’est pas longue car je suis vite repèré par les habitants. C’est ainsi qu’un policier et un ramasseur de champignons sont venus secourir par bateau “l’homme de l’autre côté de la rivière” et que s’achevait un magnifique épisode de l’America Extrema.

Prochainement, je vous parlerai de mon séjour incroyable à Ross River ainsi que de la rencontre avec Norman Winther, l’acteur du film “Le dernier trappeur” de Nicolas Vannier. C’est d’ailleurs en sa compagnie, il y a une quinzaine d’année, qu’il a traversé les Rocheuses via la Canol trail avec ses chiens. Norman était le guide de l’équipe de motoneigistes qui traçait la piste.

En attendant, je vous quitte avec ce poème rédigé pendant le mois d’ermitage à la cabane du col du Caribou :

zigzag du terrain
zigzag du terrain

l’enfer du col du caribou
l’enfer du col du caribou

Caribou passe

 

Recluse au col du Caribou

Trône une cabane en rondin

Office pour les pèlerins

Las, arrivant sur les genoux.

 

Qu’il est bon d’y trouver refuge

Lorsque le vent hurle si fort

Que le froid de la nuit vous mord

Ici, à l’abri du déluge.
La montagne est son bel écrin.

Il sourit à votre réveil,

Chasse les tourments de la veille

Et c’est ainsi chaque matin.
Là-haut le temps s’est arrêté.

La folle course des nuages

Les jacasseries des ramages

Seules troublent l’Éternité.
A l’embarras des questions,

A jamais le blanc des sommets.

Par le vert bourgeon d’un bosquet,

Parfois l’auguste ciel répond.
Un murmure dans le silence

Une brise caressant la joue

Oh ! Comme ce contact est doux

Et raisonne avec éloquence.
Dans ces solitudes glacées

la cabane qui m’a sauvé la vie
la cabane qui m’a sauvé la vie

Par quel miracle, par quel tour ?

Mon corps, d’énergie et d’amour

S’est-il soudain retrouvé gonflé.

 

Sur cette immaculée blancheur

Où printemps doit tout réécrire

Mon bonheur, je ne peux décrire

De voir planer les migrateurs.

jour heureux sur la Canol
jour heureux sur la Canol

Toit, à l’avant-garde du monde,

J’ai soif de nouveaux horizons.

Puissé-je y goûter à foison

La paix de ces longues secondes.

 

Reclus au col du Caribou

Alors que neige cesse enfin

Je me souviens du jour lointain

fonte précoce côté yukon
fonte précoce côté yukon

Où j’arrivai sur les genoux.

 

22.4.2016

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