26 janvier 2016 : Les Amérindiens aujourd’hui

26 janvier 2016

Monstres d'acier endormis
Monstres d’acier endormis

Jusqu’à présent, je suis toujours resté silencieux, ou circonspect, au sujet des graves problèmes sociaux rencontrés dans les communautés amérindiennes. Elles souffrent trop souvent d’une épidémie d’alcoolisme, d’obésité, et la consommation outrée de cannabis ou d’autres stupéfiants n’est pas rare. L’emploi y est insuffisant pour assurer une occupation à tous et les jeunes générations désœuvrées ont bien du mal à jouer le jeu dans leur petite ville sans histoire ou le taux de suicide est sept fois supérieur à la moyenne nationale. Les violences conjugales inquiètent également les autorités qui essayent enfin d’élucider les 3000 disparitions d’Amérindiennes qui ont eu lieu depuis 1969. Même si, bien heureusement, la vie dans les communautés nord-américaines ne se résume pas qu’à cela, voir les articles précédemment publiés, la situation est quand même inquiétante. J’ai déjà

Nuit féérique
Nuit féérique

longuement parlé de leur gentillesse et de la beauté de ces villages, tout en occultant la part sombre qui m’a causé régulièrement des ennuis ou des peines. Par honnêteté pour mes témoignages, je ne pouvais omettre plus longtemps cet aspect, mais je ne pouvais pas non plus mentionner ces troubles sans en expliquer l’origine, cela aurait été injuste. L’hivernage à Norman Wells, riche en rencontres et en lectures, m’a donné l’opportunité de mieux comprendre.

Norman Wells, vue de l’autre rive
Norman Wells, vue de l’autre rive

Comme chacun le sait, les bouleversements ont commencé pour les Amérindiens avec l’arrivée des premiers Européens au 15ème siècle. Progressivement, les Anglais et les Français se sont déplacés sur l’ensemble du territoire canadien véhiculant ainsi leur culture, leur technologie et aussi des maladies contagieuses, comme la variole ou la tuberculose. Leur attitude envers les autochtones oscillait, suivant les périodes et les secteurs géographiques, entre coopération ou extermination. Si bien que la population des indigènes fut réduite à 5% de son effectif initial. La colonisation battait son plein ! En 1820, l’État se mit en tète de “civiliser les Indiens”, de “mettre sous tutelle” de “créer des terres libres d’Indiens” pour reprendre les termes exacts de l’époque. Pour ce faire, 139 pensionnats indiens, plus tard rebaptisés écoles résidentielles, furent construits à travers tout le territoire, leur but étant “d’évangéliser et d’assimiler” afin “de tuer l’Indien dans l’enfant”. C’est pourquoi, les résidents avaient interdiction de parler leur langue et ne voyaient leur famille que quelques semaines par an. Financées par le gouvernement, elles étaient presque toujours sous la férule de l’Église, catholique pour les deux tiers mais aussi anglicanne, méthodiste ou presbytérienne. Ces écoles devinrent une honte nationale et la dernière ferma ses portes en 1996. Des livres, documentaires et de nombreux témoignages récents ont levé le voile sur les horreurs qui ont eu lieu.  Le 11 juin 2008, l’ancien premier ministre Stephen Harper a présenté des excuses au nom des Canadiens relatives aux pensionnats, et cette partie sombre de leur histoire est désormais enseignée à l’école afin que chacun sache ce qui s’est passé. En voici un aperçu :

1876 : Une “loi sur les Indiens” les prive de leurs droits civils, ils ne sont pas considérés comme citoyens.
1886 : Interdiction des cérémonies traditionnelles.
1889 : Le ministère des affaires indiennes est établi. L’un des premiers objectifs est de construire “Des écoles industrielles indiennes” à l’échelle du pays.
1891 : Premier rapport faisant état de décès massifs dans ces écoles (50%). Nombreux cas de tuberculoses importées intentionnellement. Statistiques et preuves supprimées.
1920 : École obligatoire pour les enfants de 7 ans ou plus. Les parents non coopérants sont emprisonnés et mis à l’amende.
1928 : Loi sur la stérilisation, plus de 2800 victimes en Alberta.
1939 : Expériences médicales suivies de décès, enquêtes supprimées.
1945 – 1952 : Des centaines de Nazis et de médecins SS reçoivent la nationalité canadienne ,Projet Trombone, et travaillent dans les hôpitaux pour Indiens.
1947 : Le diplomate canadien et futur premier ministre Lester Pearson aide à redéfinir les conventions des Nations Unies sur le génocide afin de les rendre inapplicables au système canadien des écoles résidentielles.

Wes à l'entrainement
Wes à l’entrainement
Les chefs d’établissements de ces écoles avaient tous les pouvoirs, aussi les conditions qui  régnaient étaient très variables d’un endroit à l’autre. Il y avait donc aussi de bonnes écoles, tout n’était pas noir. Au total, ces atrocités ont causé la disparition de dizaines de milliers d’enfants, parfois arrachés par la police des bras de leurs parents, et envoyés à des centaines de kilomètres de chez eux. Beaucoup ne sont jamais revenus. Ce génocide a impliqué la complicité du gouvernement, de la police, de l’Église, de médecins, de juges afin de dissimuler ces écoles de la mort aux yeux des citoyens. Après leur fermeture progressive, ceux qui ont eu la chance de rentrer chez eux ne parlaient pas la langue de leur village et n’avaient pas ou peu de savoir-faire. Ils étaient complétement déracinés et se sentaient comme des étrangers. D’où l’origine des troubles actuels qui accablent ces communautés amérindiennes et se propagent de génération en génération. Voici le témoignage de Harriette Nahanee, une survivante:
Ils étaient toujours à nous opposer les uns contre les autres, nous amener à se battre et agresser l’autre. Ils faisaient en sorte de nous séparer et de nous laver le cerveau afin que nous puissions oublier que nous étions gardiens de la terre. Le Créateur a donné à notre peuple la tâche de protéger la terre, les poissons, les forêts. C’était notre objectif de vie. Mais les Blancs voulaient tout, et les pensionnats étaient le moyen de parvenir à leurs fins. Et cela a fonctionné. Nous avons oublié notre tâche sacrée, et maintenant les blancs ont pris possession de la terre, des poissons et des arbres. La plupart d’entre nous vivent dans la pauvreté, la toxicomanie, la violence familiale. Et tout a commencé dans ces écoles, où nous avons été endoctrinés à haïr notre propre culture et à nous haïr, afin que nous perdions tout. C’est pourquoi je dis que le génocide est toujours en cours. (Témoignage de Harriett Nahanee à Kevin Annett, North Vancouver, BC 11 Décembre, 1995)
Toutefois, cette immersion forcée et douloureuse dans la “culture blanche” a eu des répercussions positives, les forçant à s’adapter à un monde en plein bouleversement impitoyable avec les “retardataires”. Certains sont partis étudier à l’université et sont revenus dans leur communauté comme écrivains, cinéastes, enseignants, anthropologues, médecins, avocats, …etc. Professions utiles pour promouvoir la richesse de leur culture et essayer de retrouver une identité, de reprendre les rênes de leur Histoire. Grâce à ces avocats, et à titre de compensations pour les outrages, les Indiens désormais appelés “Premières nations” bénéficient d’allocations, de l’accès aux soins et à l’éducation gratuits ainsi que de nombreux avantages en lien avec l’accès aux ressources du territoire. Ce n’est pas la panacée mais une première étape vers une reconstruction. A titre d’exemple, on peut citer le cas de Deline, une ville située non loin de Norman Wells, qui a récemment obtenu du gouvernement, après une bataille juridique, la liberté de gérer en totale autonomie ses affaires publiques. Cela permet, notamment, de décider du contenu des enseignements dispensés à l’école. Ces manifestations d’indépendance fleurissent partout dans le Canada, comme à Fort Chipewyan, qui refuse la construction d’une route qui la relierait au reste du territoire.
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