Courir pieds nus ?

Pourquoi courir pieds nus ?

“Le pied humain est un chef-d’œuvre d’ingénierie et une œuvre d’art.” Léonard de Vinci

En juin 2013, alors que je participais à la montée du Poupet, une course à pied de 17,7 km avec 666 mètres de dénivelé positif dans le Jura, j’étais au sommet de ma forme et terminai 21ème/916.
Mais ça faisait déjà un an qu’une sciatique me contraignait à des étirements quotidiens et des repos forcés de quelques semaines ponctués de visites chez l’ostéopathe. Dans ce contexte défavorable, je ne parvenais tout juste à maintenir mon niveau et j’enchaînais les blessures, toujours au même droit, la jambe gauche.

La blessure en course à pied revêt les dehors de la fatalité étant donné que c’est le lot de la majorité des coureurs, être un éternel blessé en sursis….
Au point que dans les vestiaires d’un club de course à pied, les « bobos » de chacun sont un sujet naturel et incontournable, un peu comme la météo. Vu sous cet angle, il est difficile de donner tort aux drôles d’individus à la blouse blanche qui se prennent pour Dieu et prétendent, sur un ton qui ne saurait tolérer la réplique, que l’être humain n’est pas fait pour courir…

Quoi qu’il en soit, je n’étais pas venu au monde pour être raisonnable alors au lieu de ménager une phase de récupération de deux jours après le Poupet, motivé par le bon chrono du weekend qui laissait présager des progrès imminents, j’effectuai une grosse séance sur piste. Une erreur fatale qui réveilla pour de bon la sciatique qui dès lors ne me quitta plus, que ce soit pendant les entraînements en course, vélo, escalade et kayak, en voiture pour débrayer, ou pire, au travail dans les bois.

Les étirements que je pratiquais en autodidacte ne me soulageaient plus et je ne connaissais pas encore de mouvement efficace (lire le dernier paragraphe) pour étirer le pyramidal.
Je vivais un véritable calvaire au point de prendre la décision d’arrêter la course pendant six mois. À la place, je courais les ostéos, les kinés et les guérisseurs qui ne réussissaient qu’à relâcher temporairement le pyramidal qui enserrait le nerf sciatique dans une contraction involontaire et permanente.

Au fond de moi-même, je ne croyais pas à cette mascarade d’ « hommes-médecine » et à leurs manipulations qui à la longue représentait un coût financier, sans compté qu’il était aberrant que ma santé dépendît de tous ces gens qui manifestement ne détenaient pas la panacée.

J’avais confiance en mon corps et je savais qu’il trouverait un jour la solution, il me fallait simplement être patient et me placer dans une écoute attentive de celui-ci. En avril 2014, quasiment un an après le Poupet, un simple footing suffisait toujours à me provoquer des douleurs pendant plusieurs jours.

Sans doute avais-je assez souffert pour être prêt à recevoir « Né pour courir » de Christopher McDougall, un best-seller américain que m’a remis un collègue coureur du club athlétique du roannais.

Un livre magique au fort pouvoir de conviction qui réhabilitait le corps humain à son rang légitime d’organisme le plus évolué de la planète, ce que ne saurait faire un manuel de médecine.
À la fin de ce livre lu d’une traite, porté par la puissance de la théorie présentée, je remisai définitivement mes chaussures au placard et parti pour un premier entraînement pieds nus, galvanisé à l’idée de m’engager dans une nouvelle aventure passionnante.

Et dix jours plus tard, je courus les 10 km de Montceau les mines (71), sur un terrain alternant petits cailloux et asphalte rugueuse. Le « dix » de Montceau était à mes yeux une course symbolique car j’y avais couru mon premier dix en 2006 (en 46’42’’), si bien qu’en 2014, j’avais tenu à y courir mon premier dix pieds nus (en 45’10’’).
J’étais loin de mon meilleur chrono sur cette distance mais ce n’était qu’un début… À ce jour, avril 2017, mon meilleur temps pieds nus sur un dix bornes est de 38’23’’.

Avec cet entraînement dérisoire de dix jours pour habituer mes pieds à embrasser le sol, je franchis la ligne d’arrivée avec plusieurs ampoules grosses comme le pouce et pleines de sang avant de retourner très lentement, presque à tâtons, à ma voiture où je pus m’asseoir avec soulagement.
L’algie aux talons était telle que j’ai travaillé une semaine sur la pointe des pieds avec une débroussailleuse dans les mains sur les pentes redoutables du Beaujolais.
Je n’en conserve pas un mauvais souvenir, au contraire, la fraîche exaltation suscitée au départ d’un nouveau défi à relever occultait tout le reste.

La douleur n’est jamais qu’une information comme un voyant rouge sur un tableau de bord, j’avais un mental en airain mais des pieds en argile… Il y eut à la clef une belle récompense qui justifiait tout : je pouvais à nouveau vivre sans souffrir de cette sciatique tenace, subitement et définitivement envolée.
Le message était passé et cette libération n’avait pas de prix.

Certes, c’était maintenant les pieds qui me faisaient mal, mais cette douleur là était temporaire et compréhensible, donc acceptable.
À tout bien considérer, puisque la souffrance fait partie intégrante de ce monde, je dirais même que c’est l’un des moteurs principaux de l’évolution au même titre que l’amour, autant la choisir pour qu’elle serve nos aspirations et nos objectifs, tout en apportant un grain de folie qui mette de la couleur à la vie. N’est-ce pas la sagesse même ?
La souffrance c’est comme le vent sur l’océan, si le gréement est utilisé à bon escient, il sert à avancer, sinon on dérive ou on chavire…
Avant d’aller plus en avant, je vais d’abord répondre à la question posée en tête de chapitre.

Voici un aperçu de la théorie, pleinement développée dans « L’histoire du corps humain » de Daniel E. Lieberman, professeur de biologie humain évolutive à Harvard et reprise dans « Né pour courir » de C. McDougall :

Nos pieds comportent autant de récepteurs sensitifs que nos mains et autant de glandes sudoripares que nos aisselles.
Bref, rien a priori qui ne les condamne à se retrouver à l’intérieur d’une chaussette doublée d’une chaussure.
Ensuite, et c’est là le point essentiel, prenez le temps d’observer les foulées des coureurs lorsqu’ils essayent d’aller un peu vite, par exemple sur un stade ou lors d’une compétition.
Vous remarquerez qu’au moins 80% d’entre eux attaquent le sol par le talon.
Chez les 20% restant, qui se trouvent généralement être la catégorie des plus rapides et de ceux qui se blessent le moins, c’est l’avant du pied qui touche en premier le sol.
J’imagine déjà les réactions conditionnées de certains alors autant les prévenir d’entrée : Non ! La manière de courir n’est pas en lien avec un quelconque déterminisme génétique qui vous dédouanerait de votre par de responsabilité.
Ceux qui attaquent le sol avec le talon comme s’ils donnaient un coup de pioche ne sont pas du tout frappés par la malchance.
Chacun peut s’en convaincre en l’espace de quelques minutes et le protocole est simple.
Posez vos chaussures (ainsi que les chaussettes) et allez courir pieds nus sur une surface moyennement confortable comme un chemin de terre avec des petits cailloux ou sur de l’asphalte rugueuse.
Puis observez attentivement votre manière de poser les pieds.
Eh oui, c’est universel, tout le monde court en touchant le sol sur l’avant externe du pied, au niveau du cinquième métatarse pour être précis. Il est inquiétant de constater que cette expérience simple est inconnue de la sphère médicale qui enseigne, dans ses manuels, le déroulé naturel du pied par le talon.

D’ailleurs, on observe facilement cette belle foulée naturelle chez les enfants quand bien même ils portent des chaussures, à moins que le conditionnement distillé par l’ignorance des parents n’ait regrettablement sapé leurs prédispositions.

Combien de fois par jours les enfants entendent-ils cette phrase sur un ton péremptoire : « Mets tes chaussures ! » jusqu’à ce qu’ils se mettent bien « ça » dans leur tête ?

Avec de l’entraînement (il faut bien compter un an), la foulée se transforme totalement et retrouve sa grâce originelle, la voûte plantaire et le mollet servent d’amorti et le coureur ne fait plus aucun bruit, il caresse le sol et fait sursauter ceux qu’il double, faute d’avoir été prévenus par le martèlement caractéristique d’une foulée avec chaussures.
Des tests sur tapis roulant ont même prouvé que l’impact du pied au niveau du sol est plus important avec chaussures que sans, et cela change tout au niveau squelettique, tendineux et musculaire.

D’ailleurs, les premières séances pieds nus me laissèrent de grosses courbatures , en particulier aux mollets, comme si je n’avais jamais couru.
Il me fallait donc réapprendre à courir avec ces nouveaux appuis qui utilisent le corps avec le bon mode d’emploi.

L’ensemble de ces récepteurs sensitifs qui dans un premier temps nous font hurler de douleur n’est pas synonyme d’inadaptation ou de fragilité, ils sont là au contraire pour nous apprendre à poser correctement nos pieds.
Grâce à leur complexité incroyable qui leur confère une grande plasticité, nos pieds sont capables de compenser nos défaut anatomiques, génétiques pour le coup, comme une jambe plus courte que l’autre, un bassin décalé, etc.

Le pied adulte comprend 26 os — soit, pour les deux pieds, le quart de ceux composant l’ensemble du squelette, 16 articulations, 107 ligaments qui tiennent ces dernières et 20 muscles qui permettent leur mouvement.

Comme toutes ces observations sont également valables pour la marche pieds nus, je me plaisais à dire qu’à 30 ans, j’apprenais une seconde fois à marcher, pour de vrai cette fois.

En s’habituant progressivement à être pieds nus, une fois passés les moments les plus délicats, les pieds se fabriquent une semelle épaisse sur mesure, plus perfectionnée qu’aucune semelle orthopédique jamais imaginée. On découvre alors un nouveau monde, celui des sensations terrestres qui se déclinent en une multitude de textures et de températures.

Exactement comme si on retrouvait l’usage d’un sens perdu et il devient alors impensable de renoncer à ce nouveau plaisir. Contrairement à une idée répandue, les pieds ne sont pas protégés par de la corne mais par des coussins adipeux.

Il s’agit d’un tissu sain et vivant, de surcroît isolant, contrairement à la corne qui est un amas de cellules mortes dû au port inadapté des chaussures.
Une fois nos coussins adipeux bien développés, nos pieds ne redoutent ni les cailloux ni même les bouts de verre, comme le savent bien les enfants pauvres à travers le monde qui courent partout pieds nus sans se poser de questions.

Ce qui les prédispose à leur insu à devenir de futurs athlètes.
La morale est précisément là :

Laissez vos enfants être pieds nus afin qu’ils se forment des pieds solides et adoptent une bonne posture naturelle garante d’un dos droit et sain.

Une fois que l’on sait courir pieds nus, préalable indispensable, l’usage de chaussures ne devient plus préjudiciable à la santé, sous réserve de conserver régulièrement des moments de détente à l’air libre.
Il ne faut pas oublier que durant plusieurs millions d’années nos pieds se sont adaptés à courir pieds nus sur tous les terrains et que l’invention des premières chaussures date d’il y a seulement 10000 ans, un battement de cils au regard de la durée évolutive du corps humain.

Je conclurai en une dernière brèche dans les barreaux du « prêt-à-penser » en affirmant que courir pieds nus n’est en aucun cas incompatible avec les performances sportives comme la remarquablement démontré Abebe Bikila en 1960 aux Jeux Olympiques de Rome en remportant l’épreuve du marathon et en signant un record du monde.
Cet Ethiopien rendu emblématique par sa victoire pieds nus est loin d’être le seul ( la Sud-africaine Zola budd, deux records du monde sur 5000m en 1984 et 1985 ; le triathlète réunionnais David Hauss, champion d’Europe 2015 ; le Néerlandais Wim Hof et son marathon dans la neige ou encore la traversée des USA en 2015 par Jake Brown…) à avoir réalisé une prouesse physique sans artifices, sans le modèle dernier cri avec l’amorti tip top vendu un prix exorbitant, confectionné, soit dit en passant, dans des conditions de travail contraire à l’éthique.
Tout ça pour avoir des problèmes de pieds, de genoux ou de dos…et enrichir les actionnaires. Prix moyen d’une paire de running : 120 euros. Coût de revient : 15 euros…

Les astronomes cherchent de la vie intelligente dans l’univers, ne devraient-ils pas commencer par en chercher sur Terre ?
Bien que toute cette théorie qui tombe sous le sens ne puisse être mise en doute excepté par les personnes de mauvaises foi, rares pourtant sont ceux qui oseront faire le premier…pas, le vrai.

La liberté est une quête qui se déroule avant tout dans notre monde intérieur.

Concernant ma sciatique en juin 2013 : Il s’agissait en réalité d’une névralgie sciatique appelée syndrome du pyramidal (ou sciatique du coureur) provoquée par compression du nerf sciatique par le muscle pyramidal. Une blessure ou un entraînement trop poussé en course à pied, peuvent amener spasmes et contractures dans le pyramidal et dans les muscles environnants et, par ricochet, une compression du nerf sciatique. Le syndrome du pyramidal mime alors une sciatique tronquée S1 qui se manifeste par une douleur ressentie d’un seul côté du corps, dans une fesse et tout le long de la jambe jusqu’au pied. Un étirement efficace du pyramidal que je ne connaissais pas à l’époque et qu’aucun des nombreux ostéos et kinés que j’ai consultés ne m’a montré est le suivant : Couché sur le dos, jambes pliées, pieds à plat sur le sol.Amener le pied droit sur le genou gauche. Passer les mains sous le genou gauche et tirer vers la poitrine, maintenir 20-30 secondes

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