Du 15 février au 1er avril 2016 : Franchir les Rocheuses à la cabane du col du Caribou

Franchir les Rocheuses

15 février 2016
Lundi 15 février 2016, c’est pour moi le grand jour, celui du départ. Pas facile de rendre une dernière visite à toutes les personnes que j’ai côtoyées et que je ne reverrai pas. J’essaye autant que possible d’imprégner ma mémoire des lieux et des personnes et de retenir l’instant présent, mais le temps file comme du sable entre les doigts. L’expérience “Norman Wells” : presque 5 mois à vivre, en totale dépendance, d’une population de 800 habitants, est close. J’en retiendrai une profonde leçon d’humilité.
Une nouvelle expérience m’ouvre ses bras, celle de supporter jour et nuit le climat subarctique, traverser de nombreuses rivières gelées et haler ma luge, 10 heures par jour, dans la neige profonde, vierge de toute trace. En cas de problème sérieux, c’est le baptême de l’air, car seul un hélicoptère pourrait me secourir et je n’y tiens pas du tout. C’est pourquoi, je fourbis mon équipement où rien n’est laissé au hasard. Chaque négligence se paye quand on est seul face à la nature, d’autant plus cher que le climat est âpre.
J’ai mis toutes les chances de mon côté pour être aujourd’hui sur la ligne de départ et être le premier à tenter la traversée des Rocheuses, par l’ancien passage du pipe line, en solitaire, sans moyen motorisé ni ravitaillement. Cet épisode ne figurait pas au programme d’America Extrema, c’est un cadeau que je dois à la population de Norman Wells, je n’aurais rien pu entreprendre de tel, sans son soutien. Tout repose maintenant sur mes épaules, il m’appartient de remettre la machine en route, d’être à la hauteur de la confiance dont j’ai bénéficié et d’aller à la rencontre de l’un des plus beaux sanctuaires de la planète, où vivent des hardes de loups et de caribous, répétant inlassablement le jeu de la vie.
Adieu Norman Wells !

Retour à la case départ

24 février 2016

J’ai commis une erreur de calcul grosse comme les Rocheuses, fruit de mon inexpérience, en sous-estimant le poids de ma luge. Après 40 kilomètres où je n’avais qu’à suivre les traces des motoneiges, je me suis retrouvé aux portes de Dodo canyon, le début des montagnes. Les conditions étaient bonnes, bien que les nuits à -40° furent fraiches, et la neige assez compacte pour skier, mais ma luge, trop lourde, s’enfonçait derrière moi. Au lieu de glisser à la surface de mes traces, je me retrouvais à haler une sorte de herse qui rendait ma progression presque impossible. Après 4 jours à pousser de toutes mes forces sur les carres de mes skis, le seul exploit accompli fut de trouer une paire de chaussettes neuves. Avec beaucoup d’amertume, j’ai décidé de faire demi-tour avant de casser du matériel ou de m’abimer et d’avoir besoin de secours. Dimanche soir, après une petite semaine d’aventures, je rentrais à Norman Wells, où Margrit et Harold m’attendaient auprès d’un bon repas qui m’a surtout réchauffé le cœur. Puis, après une douche froide revigorante, je n’avais qu’une question en tête : quand est-ce que je repars ? Pendant les trois jours du retour, j’ai eu tout le temps de ruminer ma défaite et d’élaborer de nouveaux plans. La stratégie est simple : diviser par deux le poids de mon équipement, en outre, j’ai encore trois semaines devant moi pour une nouvelle tentative. Pour alléger de façon significative mes impedimenta, je n’ai d’autres solutions que de bénéficier de ravitaillements par les airs. Le lendemain de mon retour, je me suis donc renseigné auprès des pilotes d’avions et d’hélicoptères pour savoir s’ils avaient prochainement une mission dans les montagnes. A ce jour, rien n’est programmé de leurs côtés et je n’envisage pas de louer leurs services pour mon compte personnel. En attendant, j’ai trié sur le volet les affaires réellement indispensables et suis prêt à repartir. Si aucune opportunité ne m’était offerte dans les semaines à venir, il me faudrait attendre le mois de juin, le temps que tout dégèle, encore une longue attente en perspective…

Un nouveau départ

6 mars 2016

Il y a deux semaines, je renonçai, pour la deuxième fois, au face à face avec la montagne. En septembre, en raison des tempêtes et de la fatigue accumulée; en février, c’était la semaine la plus froide de l’hiver et un manque d’expérience. Les Rocheuses ont du caractère et ne pardonnent aucune faiblesse, de mon côté, je ne renonce jamais, j’espère que nous trouverons un terrain d’entente. Rétrospectivement, je ne regrette pas d’avoir fait demi-tour car, de toute manière, je ne serais pas allé bien loin. En effet, j’avais déjà brisé un mousqueton du harnais qui me relie à la luge surchargée et les coutures, bien que solides, menaçaient de se déchirer. En outre, j’avais une engelure à un doigt et mes chaussures n’étaient qu’un monceau de glace pour avoir négligé d’envelopper mes pieds dans un sac plastique retenant la transpiration.

J’ai donc repensé entièrement ma manière de voyager sous l’éclairage de cette expérience, tout en utilisant “la règle de deux”. J’ai divisé par deux le poids de mon équipement, de mes vivres ainsi que la longueur escomptée des étapes quotidiennes, de cette manière, je fais une croix sur la traversée en autonomie et ai besoin de deux ravitaillements pour rallier Ross River dans un mois et demi environ. J’ai pu organiser le premier grâce à la compagnie aérienne locale, quand au second, il n’y a pour l’instant rien de prévu, chaque chose en son temps !

Dodo canyon, début de la Canol trail (été)
Dodo canyon, début de la Canol trail (été)

Lorsque j’ai opéré une stricte sélection du matériel réellement indispensable, je me rappelle que je jubilais à chaque élément mis de côté comme si c’était une partie négative de moi-même que j’éliminais. Le trop grand volume de matériel emporté n’était que le reflet de mes peurs, celles d’avoir froid, d’avoir faim, d’être fatigué ou perdu. Il y avait aussi la peur tapie de l’échec, la plus terrible, car la moins bien identifiée. Au lieu de me protéger, ces peurs ont entravé ma progression et mené à une impasse.

Ce nouveau départ est prévu pour le lundi 7 mars 2016 avec des journées plus longues et plus clémentes que la dernière fois. La région où je vais m’aventurer est réputée pour sa neige profonde, fait vérifié dans les parties boisées où je m’enfonçais jusqu’a la taille. La difficulté est là, avancer d’au moins dix kilomètres par jour dans cette neige qui sait aussi se montrer compacte dans les espaces ouverts.

Je ne saurai exprimer clairement l’enjeu que représente pour moi ce défi. C’est comme si toutes mes expériences et choix de vie m’avaient guidés jusqu’ici en aveugle et que, subitement, leurs sens m’étaient révélés.

Je n’ai aucune certitude sur mes chances de succès, alors je ne vois d’autres solutions que d’avoir foi en la vie et de m’en remettre entièrement à elle. Là est la vraie victoire. Et pour cela, nul besoin d’atteindre aucun sommet, il suffit de donner le meilleur de soi. C’est en ce sens seulement qu’il ne peut y avoir d’échec et c’est dans cet état d’esprit libéré que je retourne sur les chemins de l’aventure.

Dans les plaines d’Abraham

13 mars 2016

Je suis au mile 80, dans un décor composé de roches et de neige. Je me prépare à passer le point le plus haut de l’expédition à 1 700 mètres.

Les conditions sont  excellentes et j’avance plus vite que mes prévisions.

Mile 131

20 mars 2016

Je suis au mile 131,  après avoir traversé la rivière Twitya !  Les 50 derniers km ont été très éprouvants; aucun obstacle naturel ne m’a été épargné. Mais une grosse partie des difficultés est derrière moi !

La cabane du col du Caribou

1er avril 2016

La cabane….en été. (google)
La cabane….en été. (google)

Je suis au mile 192, à mi chemin de Ross River et à 50 Km de la route.
Depuis 5 jours je galère dans 1 m de neige en train de fondre.
J’avance à 500 mètres à l’heure, au prix d’efforts intenses. J’étais à bout lorsque j’ai pu me réfugier dans une cabane.
Je goûte ce repos avec volupté en attendant que les températures baissent.

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