Jour 3 à 12 : Montceau-Les-Mines – Mulhouse

Je rejoins la vélo route 6 à hauteur de Montceau en compagnie d’Hervé, un ami qui m’accompagne depuis le départ du voyage. Nos chemins se séparent à Montchanin ou Hervé prend un train pour rentrer chez lui. Il me rejoindra à nouveau en août avec son drone pour partager un autre tronçon et prendre des images qui serviront au film. Pour l’heure je me retrouve seul, face à face avec mon projet un peu fou. Je me sens libre et léger comme jamais même si une tension inhabituelle bouillonne dans mon corps. L’espace de quelques mois, je n’aurai rien d’autre à faire que de mettre un pied devant l’autre et trouver de la nourriture en journée. Une vie des plus simples et des plus pures pour un humain. Une vie sans stress autre que trouver une maison où dormir la nuit et celui de ne pas me refroidir quand il pleut car je n’ai pas d’imperméable. J’ai choisi de me mettre en situation d’accueillir tout ce qu’il m’arrive, la solitude, le froid comme la faim. Contrairement à ce que l’on croit généralement, vivre la pleine acceptation des évènements désagréables fait que, comme par magie, l’expérience perd son côté « négatif ». C’est libérateur.

Sur ce début de voyage, mes plus grands bienfaiteurs sont les cerisiers dans lesquels je grimpe comme un singe quitte à y laisser quelques morceaux de peau quand les troncs sont hauts et sans branches basses. Cela afin d’aller chercher les cerises là où il y en a encore car elles sont convoitées par les nombreux usagers de la vélo route. Dans les secteurs où ils sont rares, je demande des fruits dans des maisons où, le plus souvent, je suis bien reçu. Je repars avec pommes, bananes, abricots, pêches ou noix. Bref, je n’ai aucune difficulté à me nourrir. En outre, c’est quand j’ai le moins mangé que j’avance le mieux. La vie est si bien faite que la nourriture ou son absence contribuent dans un cas comme dans l’autre à ma progression.

En revanche, ce qui me freine, ce sont les portions gravillonnées (ou très rugueuses) qui sont légions sur le tronçon de la vélo route entre Montceau et Dôle. À ma grande surprise, cela ne m’empêche pas dès les premiers jours de réaliser des étapes de 45 km à une moyenne de 8-9 km/h. Je suis également étonné que la peau de mes pieds encaisse relativement bien la distance même si elle reste encore trop fine pour que cela soit confortable. Cela entraine des douleurs liées à la crispation des muscles des pieds, mollets et tibias. Quand elle devient intenable, je m’allonge 20 minutes sur le dos en faisant des respirations Wim Hof (ce qui libère efficacement les tensions) ou bien je trempe mes jambes dans l’eau fraîche du Doubs.

C’est un régal que d’avancer en quasi permanence dans un tunnel de végétation bordée par l’eau. Les promeneurs sont nombreux et certains m’encouragent, surtout les jours qui suivent le reportage sur FR3. Certains m’accompagnent sur une petite section, le temps d’échanger autour de l’hygiéniste, mon « dada » sur ce voyage. Cette liberté est grisante et j’ai l’impression de ne plus sentir le poids de mon corps ni le poids du passé. Sans effort je ne pense à rien d’autre qu’à goûter l’instant présent. Je ne sais plus ce qu’est la cogitation. Excepté quand je suis arrêté par la gendarmerie pour un contrôle d’identité suite à une plainte : une femme aurait vu un homme nu courir au milieu de la route. Étant nus pieds, torse nu avec une jupe couleur chair ils ont supposé que c’était moi l’énergumène… Je leur explique mon projet qu’ils ont l’air d’apprécier puis ils repartent en me faisant coucou par la fenêtre. Tout va bien donc si ce n’est que je serai bientôt à l’étranger et que cet événement vient me rappeler que je n’ai aucune garantie de passer à travers les mailles…

L’autre stress dont je n’arrive pas à me départir pour l’instant, c’est le soir quand je cherche une maison où dormir. En moyenne, je mets 1 à 2h avant de trouver la perle rare. J’attends d’avoir 40 km dans les pattes avant de m’arrêter et il me faut parfois en courir encore 10 quand les villages sont petits et espacés. C’est à ce moment-là que la tension monte un peu alors que je ressens le plus le besoin de me reposer. J’essaye autant que possible de me laisser guider par mon intuition. J’ai alors l’impression d’être une balle de flipper se heurtant d’une porte à l’autre jusqu’à trouver la bonne. Avec l’habitude, j’arrive à deviner dès le premier regard si je vais être accueilli ou non. Avec ma tenue, le médaillon et mes pieds nus, la plupart me regardent avec méfiance, peur ou dédain, quand on ne me demande pas de quelle secte je fais partie… La providence, comme de par hasard, me guide systématiquement vers des hôtes qui sont dans une démarche de remise en question de leur manière de vivre et de s’alimenter. Les soirées (qui se terminent parfois vers minuit) sont riches en échanges et je suis accueilli comme un membre de la famille. Alors chaque jour je fais davantage confiance en la providence pour guider mes pas jusqu’à la maison où je serai le bienvenu.

La dernière en date est celle d’Élodie et de Mickaël, des amis que j’ai retrouvés à Mulhouse le jour du solstice d’été que nous avons fêté autour d’un repas cru. Je prends une journée de repos chez eux tandis que l’équipe de tournage du documentaire va nous rejoindre ce lundi. Puis je repartirai mardi en direction de la Suisse.
Les prochaines nouvelles viendront d’un autre pays et d’ici là je vous embrasse et vous remercie pour tous les témoignages de soutien et d’encouragement que vous m’avez adressés !
Prenez soin de vous et à bientôt,

Florian