Norman Wells : petite ville, grande histoire

Norman Wells : petite ville, grande histoire

4 décembre 2015

Norman Wells est une petite ville de 800 habitants située sur la rive nord du fleuve Mackenzie, au pied des Monts Norman, dans les territoires du Nord-Ouest du Canada. Depuis la vallée de ce fleuve, large en cet endroit de 5 kilometres, 13ème plus grand fleuve de la planète, on aperçoit, au sud-ouest, l’immense chaîne des Rocheuses. Le climat y est semi- aride et subarctique, le cercle polaire est seulement à 145 km plus au nord, aussi les températures descendent fréquemment en-dessous des – 40°C, et il y a rarement plus d’un mètre de neige.
Ville des plus isolées du Canada, Norman Wells n’est accessible que par les airs, à des prix prohibitifs, ou par bateau en descendant le MacKenzie. En revanche, de la fin décembre jusqu’à mars, quand celui-ci est gelé, tous les véhicules peuvent l’emprunter et la ville redevient connectée au reste du pays. Il n’en demeure pas moins que 48h de conduite sont nécessaires pour rejoindre Edmonton, capitale de l’Alberta, grande ville la plus proche. Le réchauffement climatique, particulièrement visible dans ces contrées, inquiète les riverains quant à la pérennité de ces routes de glace, aussi un projet de route permanente s’impose à moyen terme. La population y est largement favorable mais le gouvernement semble tergiverser pour sortir les millions nécessaires à la construction de 300 km de route au milieu de nulle part. En attendant, le MacKenzie continue d’être l’autoroute du nord.
Dans le grand Nord canadien, les villages isolés sont généralement des communautés amérindiennes sédentarisées au cours des deux derniers siècles dans le voisinage des postes de traite, basés sur le commerce des fourrures, et des églises de différentes confessions : catholique, anglicane et protestante. Avec seulement 30% d’aborigènes, Norman Wells fait figure d’exception : il s’agit d’un village de “blancs”. Ici, c’est le pétrole qui, récemment, a aggloméré les êtres humains. Cela aurait pu être les diamants, comme c’est le cas non-loin, à Yellowknife, l’uranium, l’or ou d’autres minerais. Le Canada ne manque pas de richesses dans son sous-sol et c’est par l’exploitation de ces ressouces non-renouvelables, aidée par le réchauffement climatique que, progressivement le Grand Nord s’urbanise.
Ce pétrole visible à l’oeil nu le long des berges du Mackenzie était jadis utilisé par les Amérindiens pour étanchéifier leurs canoës en peaux de caribou. En 1789, Alexander Mackenzie, un explorateur canadien, descendit en canoë le fleuve qui plus tard portera son nom. Parti à la recherche du fameux passage du nord-ouest conduisant aux eaux du Pacifique, il déboucha seulement sur l’océan Arctique, toutefois la présence de pétrole dans la région ne lui a pas échappé. Les lieux connurent encore un siècle de répit avant que des géologistes commandités par Imperial Oil, la filiale canadienne d’Exxon Mobil, ne s’y intérèssent et qu’ils ne découvrent des réserves de brut d’une très grande qualité.
En 1918, Imperial Oil obtient la concession, et un an plus tard le lit du Mackenzie tremblait, les premiers puits (wells en anglais) étaient creusés. Ainsi naissait Norman Wells. L’onomastique ne permet cependant pas de découvrir l’identité de ce Norman qui a dejà donné son nom aux montagnes avoisinantes. Début 1920, une raffinerie est construite et alimente seulement les villages situés en aval. Ce n’est que dix ans plus tard, que la production de pétrole prend son envol, quand les activités minières de Yellowknife et de Port Radium ouvrent leur porte. Depuis lors, l’industrialisation du site n’a cessé de se développer jusqu’à la création en 1980 de six îles artificielles équipées de derricks.
Norman Wells est tout sauf une ville sans histoire, et c’est précisement en raison de celle-ci que je me trouve là. Au début des annees 1940, pendant la seconde guerre mondiale, l’Alaska et le Yukon, provinces contiguës aux territoires du Nord-Ouest, sont sous-développées, sans aucune route d’accès. Afin de protéger ses intérêts, face aux Japonais contre lesquels ils sont en guerre, les USA décident, en 1942, de mettre en place deux projets colossaux : la création de l’Alaska highway, 2451 km construits en 8 mois, et le Canol Projet. Norman Wells fut choisie pour alimenter en pétrole les opérations militaires dans ces deux contrées. Pour ce faire, il a fallu construire un immense pipe-line traversant les Rocheuses et débouchant sur Whitehorse où se trouvait une raffinerie importante. Ainsi prenait vie le démesuré projet Canol, acronyme de Canada oil. Entre 1942 et 1945, 300 millions de dollars furent dépensés et 30 000 ouvriers mobilisés pour installer 1600 km de lignes téléphoniques et poser 2650 km de pipe-line. Pendant l’hiver 43-44, en pleine montagne, les travaux s’achèvent et le pétrole coule jusqu’à Whitehorse. En 1945, la guerre prend fin et Norman Wells perd son importance stratégique, en outre, les coûts élevés d’entretien rendent la ligne obsolète. Moins d’un an après sa première mise en service, le pipe-line est demantelé.
70 ans plus tard, les vestiges de ce passé mouvementé sont visibles, il reste encore de nombreux camps, ponts, véhicules, pompes, etc. Il s’agit, en quelque sorte, d’un musée à ciel ouvert. Tous ces travaux ont durablement marqué le paysage et l’on peut toujours traverser à pied les montagnes Rocheuses en suivant l’ancien passage du pipe-line désormais nommé Canol Heritage trail. C’est ce sentier que je m’apprête à suivre avec des skis et un traîneau à la fin de cet hiver.     

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